Le chien

Il était devant moi ! Dans mon salon, à se gratter, à abîmer mon beau tapis, à faire le fou. Ce sac à puces, ce bout de chiffon froissé, cette petite chose qui me regardait et que je regardais bêtement. Il allait de gauche à droite et en sens inverse, et sautillait, content. Pourquoi était-il joyeux, je ne le savais pas. On ne se connaissait pas. D’ailleurs, il n’y avait pas de raison à cela ! Je n’aimais pas les bêtes, qu’elles grimpent, volent, nagent ou autre. Pour le bien de tous, chacun restait dans son coin, et voilà, c’était tout. Je ne leur faisais pas de mal, et ne voulais pas d’eux chez moi sur mon beau tapis, et voilà que celui-là était là ! De couleur marron et beige, ses yeux étaient noirs et il était tout petit, à peine deux à trois kilos. Après un moment de folie à tourner en rond, il a inspecté le salon. J’ai essayé de faire abstraction de sa présence pour qu’il sache qu’il n’était pas le bienvenu et pour que le moment de la séparation soit moins douloureux. Je me suis mis à table pour boire mon café, et il s’est allongé à mes pieds. J’avais presque oublié sa présence lorsque j’ai regagné mon fauteuil. Devant moi, il s’est levé sur ses pattes arrière, content. J’ai pu distinguer la peau rosâtre et fine couvrant son abdomen. Donc, ce n’était pas à un gentleman que j’avais affaire mais à une lady, mais aucune lady n’agissant de cette façon, c’était une chienne. Je ne connaissais pas cette race, j’avais entendu dire qu’il existait des bêtes issues de croisements entre des chiens et de grands félins pour créer une espèce féroce et redoutable à couper le souffle, mais notre bête était bien loin de ça, heureusement pour moi.
J’ai pris mon journal, et mon invitée indésirable s’est allongée de nouveau à mes pieds. Je l’observais discrètement : ses yeux allaient du papier à ma personne, examinant la situation. J’ai détourné mon regard et poursuivi ma lecture. Soudain, elle a grimpé sur mes genoux et s’y est confortablement installée pour faire un somme, tranquille. Vu ses agissements, elle ne devait avoir aucune éducation.
Une demi-heure plus tard, j’ai entendu la sonnerie, et je suis allé ouvrir la porte.
– Alors, pépé, tu es seul ?
C’était ma petite-fille, qui me souriait. Elle n’était pas vraiment petite puisqu’elle avait 22 ans, mais elle était quand même ma petite-fille. Avant que j’aie le temps de lui répondre, elle a vu la bête derrière moi qui n’allait pas tarder à faire la folle.
– Tu ne m’as pas dit que tu avais acheté un chien !
Avec un sourire élargi d’une oreille à l’autre, elle a pris la petite chose dans ses bras.
– Alors, pépé, comme il s’appelle ?
– C’est une fille, dis-je.
– Oh ! dit-elle, d’un air fondant. Il ne faut pas l’appeler genre « princesse » ! Il faut lui trouver un nom original ! Le genre… Attends, pépé !
J’ai haussé les épaules.
Elle a mis la bête dans mes bras, que j’ai abandonnée aussitôt par terre tandis qu’elle sortait son téléphone. Elle a envoyé des messages pour avertir ses copains. L’alerte a été lancée : elle attendait les propositions.
– La bestiole n’est pas à moi. La porte-fenêtre était ouverte, et elle est entrée.
La déception a envahi son visage.
– Ne t’inquiète pas ! On trouvera ton maître.
Sans tarder, elle s’est mise à envoyer un autre message : « Fausse alerte. Chienne perdue. Besoin d’aide pour retrouver son maître ! Urgent !!! »
La bête me regardait, souriante. Elle faisait sa vie, et nous faisions les nôtres, chacun reliée à l’autre. N’aimant pas les bêtes quel que fût leur genre, je trouvais ce commerce absurde. Le meilleur ami de l’homme, un être vivant échangé lors d’une transaction. C’était normal et louche à la fois. Pendant ce temps, mon domicile avait pris une autre allure, mouvementée et dynamique. Dans ma maison, il y avait ma petite-fille, une chienne et moi. Non ! Il y avait ma petite-fille, moi et la chienne. Peu importait… La bête marchait dans mes pas, me suivant partout. Heureusement pour elle, j’étais âgé, et je ne bougeais que pour des choses importantes : préparer mon repas, aller aux toilettes et prendre mon journal.
Il était 7 heures quand j’ai accompagné ma petite-fille vers la sortie.
– Pas de soucis, pépé ! Demain, son portrait sera affiché dans le quartier.
Elle a rangé son téléphone dans son sac, puis s’est éloignée au volant de sa petite voiture. J’ai fermé le portail, et j’ai regagné l’intérieur pour m’occuper de mon dîner : des pâtes et du poisson, ainsi qu’une gamelle pour la bête. J’ai rempli mon verre du restant de la bouteille et un bol d’eau fraîche pour elle. En levant mon verre pour boire, j’ai avancé ma main en sa direction pour dire : « À la tienne ! » Je ne sais pas si la bête m’a regardé ou pas, mais elle a baissé la tête et l’a plongée dans son bol. Nous avons terminé notre dîner.
Si pour certaines choses, nul n’a besoin de s’exprimer, en revanche pour d’autres, il faut se faire entendre. J’ai ouvert la porte-fenêtre, et je lui ai montré le jardin :
– Pour faire ses besoins, ça se passe dehors.
Je ne sais pas si elle a compris. Elle s’est montrée joyeuse en sautant à mes pieds. Pour lui faire comprendre la situation et l’importance de mes propos, je n’ai eu d’autre choix que d’aller dans le jardin et de m’y attarder durant quelques minutes en appréciant l’air… Il faisait sombre et je ne voyais pas mon rosier. Le ciel était pareil que les autres soirs, mais je n’ai réalisé que je n’avais pas regardé le ciel depuis longtemps.
La bête grattait mes pelouses de ses pattes. Dans d’autres circonstances, je n’aurais pas apprécié mais ce soir-là, il fallait laisser les choses telles qu’elles devaient se dérouler.
Avant de me coucher, j’ai lavé la vaisselle, je l’ai essuyée, puis je l’ai rangée. J’ai plié une couverture pour elle dans un coin du salon. Prudent, j’ai laissé la porte de ma chambre entrouverte. Durant deux semaines, elle est restée chez moi avant que son maître se manifeste !
J’étais décidé : je voulais une bête, voire deux. Je suis parti visiter quelques fermes et animaleries pour choisir finalement une poule et un coq.

Firouzeh Farzaneh – Ephreme

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